18ème Commémoration du génocide des Tutsi

Excellence M L’Ambassadeur du Rwanda an France, M. le Président d’IBUKA, Chers amis,
Merci à IBUKA de m’avoir invitée à dire quelques mots pour la 18ème commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda sur l’expérience de la Maison de quartier Rwanda avenir destinée aux veuves rescapées à Kimironko.

Rwanda avenir a été créé l’année de la dixième commémoration. Après avoir entendu à la radio le Dr Naasson Munyandamutsa et Esther Mujawayo je suis allée pour la première fois au Rwanda. En 2004, beaucoup de regards étaient encore figés de désespoir et la misère économique très grande. Esther et le Dr Naasson ont été mes passeurs. Ils sont devenus mes amis et c’est forte de leurs conseils précieux que nous avons conçu puis construit la Maison de quartier, destinée à 125 veuves rescapées et à leurs enfants, qui vivent dans l’umudugudu Imena.

Je ne vis pas au Rwanda mais pendant huit ans, j’y suis allée plusieurs fois chaque année. A Paris quand je n’étais pas en train de préparer mon départ, je venais de rentrer de Kigali. Chaque jour, ici ou là-bas je ne pensais et ne m’occupais que du Rwanda. Je n’ai eu de cesse de faire des allers-retours entre les deux pays, le mien, chargé d’un lourd contentieux avec le Rwanda, et le Rwanda qui fut il y a dix-huit ans un pays désolé, dévasté, abandonné. Les paysages intérieurs qui sont les miens sont les mêmes à Kigali ou à Paris. Quand je regarde par la fenêtre chez moi ici, je suis encore là-bas, sur la terrasse de la maison où est accrochée une guirlande lumineuse. Il fait doux, il y a peu de bruits. C’est l’après-midi. Je suis là dans mon pays. Je suis à la maison.

Il y a eu d’emblée entre les veuves rescapées et nous le désir commun d’ouvrir un lieu, beau, accueillant, apaisant. Notre objectif déclaré était la reconstruction de soi et la mise en place d’activités génératrices de revenus. Une maison, une famille, un pays, c’était tout cela en même temps. Nous avons construit la maison, nous avons fait des formations professionnelles et artistiques, et les activités se sont peu à peu mises en place. Il y a un kiosque qui peut contenir une centaine de personnes, nous y faisons des réunions et des fêtes, il y a un petit restaurant, l’Hibiscus Café, des chambres d’hôtes pour les voyageurs et les visiteurs, et l’atelier d’art traditionnel Imigongo de la coopérative Agatako. Le développement économique et touristique du Rwanda offre aux veuves de réelles opportunités génératrices de revenus. La Maison de quartier est un centre communautaire où se mènent des activités thérapeutiques, culturelles et économiques. Elle est animée aussi par la présence des enfants qui y viennent régulièrement. Deux fois par mois une centaine d’entre eux assiste aux séances de cinéma et chaque semaine ils viennent à la bibliothèque. Ces deux activités sont gérées en partenariat avec l’Institut français du Rwanda.

En avril 2011, il y a un an, notre équipe a été rejointe par Emilienne Mukansoro. Conseillère en traumatisme, elle a une longue expérience au sein des équipes d’IBUKA et de Médecins du Monde. Sa présence attentive, informée et compétente auprès des rescapées contient la peine ou l’affliction traumatique qui se réveille lors des commémorations ou des exhumations. Elle anime les groupes thérapeutiques et les groupes de paroles, les réunions des mamans et la bibliothèque des enfants.

Etre accompagnées, être ensemble, c’est le sens de notre maison. En cette longue journée du 7 avril toutes mes pensées accompagnent les mamans que je connais chacune par leurs prénoms et par leur courage qui force l’admiration. J’ai passé beaucoup de temps avec elles toutes ces huit dernières années. Je pense tout particulièrement à Emilienne et Annonciata que je remercie et félicite pour l’élégance qui les anime dans la prise en charge quotidienne de la Maison de quartier. Je dis souvent qu’elles sont mes amies, mes compagnes, mes sœurs, elles sont aussi des complices rieuses et fortes.

Lors des deux précédentes commémorations nous n’avons pas connu d’incidents traumatiques graves dans l’umudugudu. Les répits de courte durée ont laissé place à de plus longues périodes de tranquillité. Des souvenirs heureux ont eu le temps d’émerger. Des moments heureux existent, des échanges et des projets se disent. On retrouve des goûts, des capacités, des élans. L’évocation de la maison d’autrefois fait revivre les journées insouciantes où les toutes jeunes filles qu’elles étaient alors goûtaient un bonheur non encore entamé. Tacitement ou pas, c’est pour raviver cette mémoire heureuse et libre, que nous avons choisi de construire ensemble une maison.

Sans doute avons-nous appris les unes des autres, cela nous a donné des forces, et il en faut pour ne pas suffoquer de douleur en entendant le cri sourd repris de travée en travée lors des commémorations dans le Stade Amahoro à Kigali. Ce cri je l’avais déjà entendu une fois auparavant au Mémorial de Gisozi au cours de mon premier voyage et il demeure en moi comme l’écho des cris qui déchirèrent les cent journées et les cent nuits que dura le génocide. Celles et ceux qui l’ont connu n’oublieront jamais. C’est bien le moindre d’être à leurs côtés, mais il y a peu de mots pour apaiser toute cette souffrance.

Les activités de la Maison de quartier ont-elles changé la situation des rescapées ? Oui, sans doute. Quelques-unes ont trouvé un emploi grâce aux formations reçues. Les chambres d’hôtes, l’atelier Imigongo et le restaurant bénéficient à une quarantaine d’entre elles. C’est un lieu ouvert, dynamique. Un lieu culturel. Mais cependant parmi elles certaines ont faim, d’autres sont analphabètes. Certaines peinent toujours à nourrir leurs enfants le soir, d’autres sont malades ou très âgées et leurs enfants profitent du logement sans trop se préoccuper de la vieille maman. Alors leur situation a-t-elle vraiment changé ? Oui, mais il est aurait été tout à fait impossible de mettre en place des activités collectives parmi des personnes qui ont subi des traumatismes extrêmes sans les accompagner de structures thérapeutiques appropriées, où elles puissent exprimer leurs terreurs passées. C’est la visée thérapeutique du projet qui en assure la continuité, la stabilité et la durabilité, parce qu’elle accompagne au quotidien le processus de reconstruction de soi. C’est ce que nous avons compris ensemble et c’est ce que nous avons mis en application.

Pour conclure, permettez-moi de citer l’une des 18 participantes du « groupe thérapeutique des grandes mamans ». Elle dit : « … j’ai 48 ans je vis seule, mes cinq enfants ont été tués pendant le génocide. Aujourd’hui si je n’ouvre pas la porte de la maison le matin pour sortir et le soir pour rentrer, personne ne va le faire. Parfois je m’assieds sous l’auvent devant la maison et je guette s’il y a quelqu’un qui passe pour me dire Bonjour Maman. Ces deux mots me manquent. Mais j’aime beaucoup le soir du lundi puisque c’est le jour où nous nous rencontrons et c’est ce soir-là que j’ai envie de vivre pour rencontrer mes semblables, pour me rencontrer moi aussi, car le reste du temps je vis en me fuyant ». Entendre ces deux mots qui lui manquent tellement, c’est infime et c’est vital. La Maison de quartier est un espace qui laisse surgir de telles possibilités. Les veuves rescapées disposent là d’un lieu et d’accompagnatrices pour retrouver le chemin de leur vie, non pas à travers des souvenirs recouverts de cendre et de sang, mais dans un lieu vivant de rencontres, d’activités et de réunions, dans un espace amical. A défaut d’être familial, ce lieu leur est devenu familier, c’est une maison qui leur appartient et les accueille, un lieu qui vit, avec elles et avec leurs enfants qui viennent apprendre, s’amuser, ou lire. Nous nous accompagnons et nous encourageons.
Je vous remercie et j’espère que vous aurez l’occasion de nous rendre visite à Kimironko.
Murakaza Neza Iwacu. Murakoze

Florence Prudhomme
Paris, Mur de la Paix
7 avril 2012

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